Face à l'augmentation des troubles psychosociaux et à la difficulté de détecter précocement les situations de mal-être, de plus en plus d'organisations déploient des réseaux de salariés sentinelles ou bienveilleurs. Ces dispositifs de pairs formés constituent un maillon essentiel de la prévention des RPS, offrant un espace d'écoute accessible et confidentiel pour les collaborateurs en difficulté.
Un contexte qui appelle à l'action
La santé mentale au travail est devenue un enjeu majeur de santé publique. Les chiffres sont éloquents : les troubles psychiques sont la 2ᵉ cause d'arrêt maladie en France, et près de 40 % des absences courtes sont liées à des problèmes de santé mentale[1]. Pourtant, la stigmatisation persiste : beaucoup de salariés hésitent à parler de leurs difficultés à leur hiérarchie ou aux RH.
C'est dans ce contexte que les réseaux de sentinelles et bienveilleurs prennent tout leur sens. Issus de collègues volontaires, formés à la détection des signaux d'alerte, ils offrent une porte d'entrée moins intimidante que les canaux institutionnels traditionnels.
L'enjeu de la santé mentale au travail en chiffres
Qu'est-ce qu'un réseau de sentinelles ou bienveilleurs ?
Qu'on les appelle « sentinelles » (terme issu de la prévention du suicide), « bienveilleurs » (Casino, La Poste), « personnes de confiance » (Belgique), « référents RPS » (Alstom) ou « secouristes en santé mentale » (PSSM), ces dispositifs partagent une même philosophie : former des pairs volontaires capables de repérer les collègues en difficulté, de les écouter sans jugement et de les orienter vers les ressources appropriées.
Une définition claire du rôle
Les sentinelles et bienveilleurs ne sont pas des professionnels de santé mentale. Leur mission n'est pas de résoudre les problèmes ou de poser des diagnostics, mais de détecter, écouter et orienter. Ils constituent un premier maillon de la chaîne de prévention, entre le collègue en difficulté et les ressources professionnelles (médecin du travail, psychologue, EAP, RH...).
Les trois missions fondamentales
Repérer
Identifier les signaux faibles de mal-être : changements de comportement, isolement progressif, baisse de performance, irritabilité inhabituelle, signes de fatigue chronique...
Écouter
Offrir un espace d'écoute bienveillant, confidentiel et sans jugement. Permettre à la personne d'exprimer sa difficulté à un pair de confiance plutôt qu'à sa hiérarchie.
Orienter
Accompagner vers les ressources adaptées : médecin du travail, psychologue, assistante sociale, cellule d'écoute, RH... sans se substituer aux professionnels de santé.
Les résultats observés : ce que dit la recherche
Si les études spécifiquement dédiées aux réseaux de bienveilleurs en entreprise restent limitées, la recherche sur les programmes de sentinelles (notamment en prévention du suicide) et les formations aux premiers secours en santé mentale fournit des données encourageantes.
Effets sur les personnes formées
Une étude de l'INSPQ (Institut national de santé publique du Québec) sur la capacité d'agir des sentinelles montre que les personnes formées se sentent significativement plus compétentes pour repérer et accompagner des collègues en détresse[2]. La plupart des changements observés (connaissances, attitudes, sentiment d'efficacité) se maintiennent 6 mois après la formation.
Une recherche québécoise rapporte que près des 2/3 des sentinelles formées avaient réalisé au moins une intervention auprès d'une personne à risque dans les six mois suivant leur formation[3].
Résultats documentés des programmes de sentinelles
Amélioration des connaissances
Toutes les études identifient des effets positifs significatifs sur les connaissances en santé mentale
Sentiment d'efficacité
Les participants se sentent plus confiants et compétents pour intervenir
Passage à l'action
Majorité des sentinelles réalisent des interventions dans les mois suivant la formation
Maintien des acquis
Effets maintenus à 6 mois, surtout avec un accompagnement post-formation
Facteurs de succès identifiés
L'étude de l'INSPQ identifie plusieurs conditions facilitant l'efficacité des réseaux de sentinelles[2] :
- La formation continue et les suivis post-formation réguliers
- Le soutien organisationnel visible de la direction
- L'appartenance à un réseau structuré permettant les échanges entre pairs
- La reconnaissance du rôle de sentinelle dans l'organisation
- La mise à disposition d'outils et ressources actualisés
⚠️ Points de vigilance
Les recherches soulignent que la formation seule ne suffit pas. L'animation du réseau, le soutien organisationnel et les opportunités d'intervention dans le milieu sont déterminants. Sans ces conditions, les effets de la formation s'estompent après quelques mois[3].
Retours d'expérience : entreprises pionnières
Le Groupe Casino a déployé un réseau de plus de 1 000 bienveilleurs au sein de ses enseignes (Casino, Monoprix, Franprix, Cdiscount). Les bienveilleurs sont formés et accompagnés selon différentes modalités : formations présentielles, visioconférences, parcours à distance. Leur rôle : détecter les signaux d'alerte et orienter les collaborateurs en difficulté.
Le Groupe La Poste a déployé son dispositif de bienveilleurs dans plusieurs centres (Lyon, Paris, Bordeaux, Toulouse). À Lyon, 11 bienveilleurs ont été sélectionnés après appel à candidatures pour « identifier les collègues qui ne vont pas bien, savoir les entendre et les accompagner vers les personnes qui pourraient les aider »[5].
La MSA a développé un réseau de sentinelles pour la prévention du mal-être et du suicide en milieu agricole, secteur particulièrement exposé. Le dispositif forme des personnes-relais capables de repérer les agriculteurs en difficulté et de les orienter vers les structures d'aide[6].
Les formations disponibles
Plusieurs programmes de formation permettent de constituer et d'accompagner ces réseaux de pairs :
Premiers Secours en Santé Mentale (PSSM)
Adapté en France par l'association PSSM France depuis 2018, ce programme international forme des secouristes en santé mentale capables de reconnaître les signes de troubles psychiques et d'apporter un premier soutien. Au 1er novembre 2025, la France compte plus de 154 000 secouristes formés et 1 700 formateurs accrédités[7].
La formation dure 14 heures (2 jours) et enseigne la méthode AERER : Approcher, Écouter, Réconforter, Encourager, Renseigner.
Formation Sentinelle (Prévention du suicide)
Portée par le GEPS (Groupement d'Études et de Prévention du Suicide) et les ARS, cette formation s'inscrit dans la Stratégie Nationale de Prévention du Suicide. Elle vise à former des citoyens ou professionnels non cliniciens capables de repérer les personnes en souffrance et de les orienter vers les ressources d'aide[8].
Formations « Bienveilleurs » ou « Primo-écoutants »
Ces formations sur-mesure, souvent déployées en interne, préparent des collaborateurs volontaires à exercer un rôle de veille et d'écoute de proximité. Elles abordent la détection des signaux faibles, l'écoute active, les limites du rôle et le réseau d'orientation.
« Le bienveilleur n'est pas là pour qualifier la situation ni la résoudre, son rôle est de recueillir l'information, et de renvoyer le collègue vers une autre personne qui pourra l'aider. C'est quelqu'un vers qui on se tourne plus facilement que vers son manager ou DRH. »
Mettre en place un réseau : les étapes clés
Engagement de la direction
Le dispositif doit être porté au plus haut niveau. L'engagement visible de la direction légitime le rôle des sentinelles et favorise leur reconnaissance dans l'organisation.
Appel à volontaires et sélection
Identifier des collaborateurs volontaires présentant des qualités d'écoute, d'empathie et de discrétion. Une certaine ancienneté permet de bien connaître l'organisation et les personnes.
Formation initiale
Former les sentinelles à la détection des signaux faibles, à l'écoute active, aux limites de leur rôle et au réseau d'orientation (médecin du travail, psychologue, EAP, RH...).
Communication et visibilité
Faire connaître le dispositif et les personnes qui le composent. Éditer des supports (flyers, intranet) avec les profils et coordonnées des sentinelles.
Animation et suivi
Organiser des temps d'échange réguliers entre sentinelles, des sessions de formation continue, un accès à des ressources actualisées et un soutien en cas de situation difficile.
Le retour sur investissement de la prévention
Si les effets des réseaux de sentinelles sur l'absentéisme ou le turnover sont difficiles à isoler, les données sur le retour sur investissement de la prévention en santé au travail sont éloquentes :
- Une étude de l'AISS (Association Internationale de la Sécurité Sociale) montre un ROI moyen de 2,19 € pour 1 € investi en prévention, avec un délai de récupération de 18 mois[9]
- L'EU-OSHA évoque un retour pouvant atteindre 13 € pour 1 € investi sur les actions de prévention en santé mentale[10]
- Les entreprises investissant dans la QVT constatent une baisse de 25% de l'absentéisme et une hausse de 20% de l'engagement[11]
Un signal fort pour les collaborateurs
Au-delà des indicateurs économiques, la mise en place d'un réseau de sentinelles envoie un message de reconnaissance et d'attention aux collaborateurs. « Quand un dirigeant s'engage dans une action de santé au travail, le signal est immédiatement décodé par les salariés, dont l'engagement et la motivation s'accroissent »[9].
Articulation avec les autres dispositifs
Les réseaux de sentinelles s'inscrivent dans une démarche globale de prévention des RPS. Ils ne remplacent pas les autres acteurs mais les complètent :
- Service de santé au travail : les sentinelles orientent vers le médecin du travail pour les situations nécessitant un avis médical
- Cellule d'écoute / EAP : espace de parole professionnelle pour les situations complexes
- Ressources humaines : relais pour les problématiques organisationnelles ou les signalements
- Représentants du personnel : alerte en cas de situations collectives ou de dysfonctionnements organisationnels
- Management : formation des managers à la détection et à l'orientation
L'instruction ministérielle du 6 juillet 2022 relative à la Stratégie Nationale de Prévention du Suicide encourage d'ailleurs l'articulation entre les formations Sentinelle et PSSM sur les territoires[8].
📚 Références
- 1PSSM France, Baromètre Malakoff Humanis 2022, OpinionWay/Psychodon 2021
- 2INSPQ (2018). Capacité d'agir des sentinelles en prévention du suicide au Québec : étude prescriptive
- 3CRISE / UQAM. Sentinelles en prévention du suicide des jeunes – Synthèse de connaissances
- 4Info Social RH (2017). Casino mise sur le management bienveillant
- 5My Happy Job (2021). Bienveilleurs, ils écoutent et orientent leurs collègues en détresse
- 6ScienceDirect (2020). Programme sentinelle : exemple de prévention du suicide auprès d'une population agricole en Suisse
- 7PSSM France / Wikipédia (2025). Données au 1er novembre 2025
- 8Ministère de la Santé / GEPS. La formation à l'évaluation et à l'intervention de crise suicidaire
- 9AISS / OPPBTP (2015). Une approche économique de la prévention – 101 cas étudiés en entreprise
- 10EU-OSHA (2014). Calculating the cost of work-related stress and psychosocial risks
- 11Baromètre Malakoff Humanis 2022, Ipsos-Qualisocial 2023
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Formateur PSSM accrédité et consultant spécialisé en prévention des RPS, j'accompagne les organisations dans la conception, le déploiement et l'animation de réseaux de primo-écoutants et sentinelles.
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